Héritages
Les mémoires transgénérationnelles sont parfois surprenantes. Moi, elles m’ont cueilli sans crier gare.
Le déclencheur
Tout a commencé par un deuil.
Quand mon grand-père est mort, j’avais l’image d’un homme difficile, souvent fermé. Les sept dernières années, je ne l’avais connu que dans un fauteuil roulant, paralysé de tout le côté gauche après un AVC. Je ne me souvenais plus de qui il avait été avant son accident.
Alors j’ai posé la question à ma grand-mère.
Elle me l’a raconté avec ses yeux à elle. Et j’ai compris que je ne les connaissais ni l’un ni l’autre. Pendant plus d’un an, quand j’allais la voir, je prenais mon microphone, ma cassette, et on parlait. De leur vie, de leur histoire, des anecdotes, de leur amour, du travail à la ferme.

De ces conversations est né un manuscrit que j’ai tapé à la machine. L’histoire de mes grands-parents, mise par écrit pour ne pas disparaître.
Dans le même élan, je me suis tournée vers mes ancêtres paternels. J’ai construit un arbre généalogique, fait des recherches à Cholet d’où venait la famille de mon père, fouillé les archives avec les outils de l’époque, qui n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Nous avons même été dirigé vers les archives des mormons (qui est aujourd’hui devenu MyHeritage.com).
Puis la vie a repris. Le manuscrit a dormi vingt ans dans un tiroir.
Le temps de maturation
Enfin, il y a quatre ans, je l’ai retrouvé.
C’était l’été. Et j’ai pensé à mes enfants. À ce que je voulais leur transmettre. Alors j’ai repris les recherches généalogiques avec les outils d’aujourd’hui, les sites communautaires, les archives numérisées, et j’ai pu terminer ce que j’avais commencé. J’ai romancé l’histoire de mes ancêtres paternels, avec les éléments que j’avais. Puis j’ai recopié le manuscrit sur mes grands-parents maternels pour en faire le tome deux.
Et naturellement, j’ai pensé à mes parents. Est ce que je les connaissais vraiment?
Je les ai interviewés à leur tour. Mon père, pudique et secret, a livré ses réponses au fil des mois, lentement. Et en écrivant ce tome trois, quelque chose s’est mis à résonner en moi : des tournures de phrases, des façons de penser, des passages de vie qui faisaient écho aux miens.
Une époque formidable
Alors j’ai écrit le tome quatre. Le mien. En première intention, pour laisser une trace en me disant que mes enfants ne me connaissais pas si bien après tout, mais aussi et surtout pour relire mon passé. Travailler sur moi et mon histoire. Trouver des clefs de compréhension.
Alors j’ai raconté des souvenirs d’enfance et d’adolescence, mais pas seulement. J’y ai mis aussi la voix de la femme que je suis aujourd’hui, qui regarde l’enfant qu’elle était, ce qu’elle a vécu, ce que ça lui a forgé comme croyances, ce que ça lui a coûté, et ce que ça lui a donné.
Ces quatre tomes ne sont pas à vendre. Ils ne sont pas faits pour ça.
Ils sont là pour te montrer ce qui est possible quand on décide de ne pas laisser les mémoires s’effacer. Quand on choisit de regarder d’où on vient pour mieux comprendre qui on est.




C’est en écrivant le tome 4 que j’ai compris quelque chose.
Mettre par écrit des moments de sa vie, et les relire avec le recul du temps, ce n’est pas juste un exercice de mémoire. C’est un outil de compréhension. On voit apparaître des schémas qu’on ne voyait pas, des croyances qui se sont installées sans qu’on s’en rende compte, des façons de penser qui nous limitent, qui nous empêchent d’avancer et qu’on peut enfin nommer.
C’est de cette découverte qu’est née la collection Se Choisir.

L’amour en cuisine
Ce livre n’était pas prévu.
Il est né en janvier, quelques semaines après la mort brutale de ma sœur le soir de Noël. Une conversation avec ma tante, des recettes retrouvées dans un tiroir : celles de sa belle-mère, que j’avais connue, et dont je me souviens encore des plats.
Je les ai prises en photo. Et j’ai pensé que ce genre de recettes ne devrait pas disparaître.
Alors j’ai cherché celles de ma grand-mère Odette, dont on parle dans la saga familiale. Et j’ai intégré celles de ma sœur. Parce qu’avec elle aussi, il y avait eu des moments culinaires.
Ce livre m’a donné quelque chose à faire avec ma douleur, un endroit où me concentrer, une façon d’être encore reliée à elle, et à toutes celles qui sont passées avant.
Pour moi et ma famille, ce n’est pas qu’un livre de recettes.


